24 septembre, 2022
par Jean-Pierre Mercier

Les réseaux russes de désinformation, structure et mécanisme

J’ai pénétré l’univers des réseaux de désinformation russes pour mieux connaitre leur mécanique, mais aussi comprendre leur état d’esprit. Je vous propose une synthèse de la manière dont ils procèdent, cet article complémente ceux écrits sur les réseaux sociaux et les sources d’information sur la guerre en Ukraine. Les fermes de trolls russes dont on […]

Partager
partager sur linkedin partager sur facebook partager sur twitter

J’ai pénétré l’univers des réseaux de désinformation russes pour mieux connaitre leur mécanique, mais aussi comprendre leur état d’esprit. Je vous propose une synthèse de la manière dont ils procèdent, cet article complémente ceux écrits sur les réseaux sociaux et les sources d’information sur la guerre en Ukraine.

Les fermes de trolls russes dont on parle dans les médias

On en parle beaucoup, on en a très peur, mais en avez-vous vu ? Pas moi, et pourtant, j’ai cherché, en Français et en Anglais. Le sérieux MIT a fait une étude sur ces prétendues fermes à troll qui toucheraient des millions de personnes, pourtant je n’avais jamais entendu parler des sites nommés et quand j’ai tenté de les retrouver sur Facebook soit ils n’existaient pas, soit ils n’avaient que quelques milliers de suiveurs.

Voici quand même quelques pages Facebook pro russe, mais elles sont clairement identifiées :

Le plus ridicule est sans doute cette « étude » publiée par Radio Canada sur les trolls russes qui auraient infiltré les commentaires des lecteurs de 32 médias occidentaux, dont Le Figaro,Times, Der Spiegel, La Stampa, le Washington Post. Nous sommes en démocratie, les commentaires des lecteurs font partie de la liberté d’expression des lecteurs, il est normal d’y voir des opinions diverses, cela ne représente un danger que pour les tenants de la pensée unique.

Le seul vrai danger serait que ces pages de commentaires des lecteurs soient un jour infectées par les bots, il y en a sûrement actuellement, mais en quantité limitée.

La zone d’influence russe sur Telegram

Le vrai réseau d’influence russe se passe sur Telegram, son système est simple, remarquablement efficace, non censuré

  • La structure :
    • Des centaines de pages Telegram
    • Reliées à un grand centre de partage de l’information
    • Un centre d’administration technique des pages.
  • Chaque page est animée par une ou deux personnes, parfois d’anciens militaires, souvent intelligentes, il est possible de discuter avec eux par clavardage. En voici quelques-unes :
    • Russie et Zov : animée Russev et Bachir qui est soldat sur le terrain ce qui lui permet d’envoyer ses photos et vidéos de la journée. Contrairement à d’autres pages, les animateurs sont plutôt sympathiques.
    • ASB Military news : page en anglais avec beaucoup de lecteurs dont des Russes.
    • Info War
    • Wagner Group Russia

Difficile de savoir si les animateurs des pages sont en Russie ou non, mais ils embauchent des Russes d’origine nés dans leur pays ciblé qui en comprend parfaitement la culture et la langue. Certains animateurs postent des capsules audios dans un français parfait et sans accent.

  • Plusieurs langues afin de viser des cibles différentes
    • Les pages en russe sont destinées aux Russes
    • Des pages en anglais pour des participants qui viennent de tous les continents, Afrique, Asie, Amérique du Sud, Amérique du Nord.
    • Des pages en Français destinées aux Français et surtout aux Africains francophones.
  • Chaque animateur anime un ou plusieurs canaux, l’un d’entre eux a déclaré en administrer 8 simultanément et vise à augmenter le nombre de ses lecteurs grâce à ses amis, au nombre de ses publications, à la qualité des relations entre les membres, au bouche-à-oreille.
  • Chaque page est divisée en deux parties, la page des informations et la page des commentaires. Chaque publication Telegram permet des commentaires. Il faut savoir que sur Telegram chaque commentaire donne, par défaut, une notification visuelle et sonore qui rend l’internaute addictif.  Tout le monde a une opinion, aime bien l’exprimer, obtenir une réponse, c’est ce qui permet de bâtir la communauté. Un canal peut compter de plusieurs centaines à plusieurs dizaines de milliers de lecteurs.
  • Un centre de communication qui envoie de manière continue des informations sur la guerre en Ukraine, c’est manifeste, car toutes les pages Telegram publient à peu près la même chose. Il s’agit donc d’un centre qui diffuse partout à travers le monde vers des pages décentralisées. Ce centre de communication a manifestement plusieurs sections :
    • Les traducteurs qui traduisent les informations russes en plusieurs langues. Les animateurs de page n’ont pas à traduire, ils font juste des transferts de contenus.
    • Ceux qui envoient ou mettent l’information à disposition des administrateurs de canaux.
    • Les spécialistes techniques en armement auxquels les animateurs de page semblent avoir accès, au besoin.
  • Le centre d’administration des réseaux semble séparé par langue, ainsi dans certains animateurs de page faisaient appel à une certaine Soraya pour me bloquer lorsque j’exprimais des opinions n’allant pas dans leur sens. Le moindre commentaire dissident amène à l’éjection, leur objectif est de garder une communauté homogène. Ils le disent d’ailleurs : « on veut garder un bon climat dans notre équipe ».
  • La force du réseau tient d’abord à son afflux permanent d’information allant dans le même sens, on peut tenter de nier certaines informations, c’est plus difficile quand cela arrive à flot continu, on finit par croire que c’est la vérité. Mais plus encore, c’est la qualité de communication de l’animateur et la chaleur de la communauté qui fait la différence, elle n’a rien à voir avec une page Facebook, c’est une page fraternelle pour beaucoup d’entre elles, et c’est ici que l’animateur fait la différence. Il est incroyable de voir les internautes s’appeler « frère », de constater la sympathie qui existe entre eux, ceci donne une force d’influence incroyable auprès des lecteurs. Je me suis même fait éjecter de certains groupes pour émettre une idée dissidente, mais certains participants de discussion qui s’en croyaient responsables me contactaient en privé pour s’excuser. Ceci est surtout vrai pour les pages avec des Africains qui sont très enthousiastes, dans les pages en anglais, avec beaucoup de Russes, les relations sont plus froides.
  • Enfin, il existe des pages Telegram séparées permettant aux collaborateurs des Russes ou aux infiltrés de signaler les cibles. J’ai visité l’une d’entre elles, ils précisent toutes les informations clés à mettre, type de cible, coordonnées, etc. Bien entendu on a ici des pages de guerre qu’il faut spammer ou bloquer.

Les réseaux français d’influence

Les Russes se servent aussi de manière directe ou indirecte de personnalités françaises pour élargir leur influence. Ces personnalités ont leur propre réseau d’influence et leurs vidéos sont reprises sur les pages Telegram.

  • François Asselineau de l’UPR: il agit de manière purement politique et par conviction, ses publications sont nombreuses et souvent reprises sur les réseaux russes.
  • L’avocat Régis de Castelnau qui a crié sur tous les toits que les Russes avaient capturés deux canons français César, information immédiatement démentie par le ministère de la Défense. Ses motivations sont moins connues, il dit qu’il connaissait le patron de l’usine qui réparait les canons français, qu’il tient aussi ses sources de FSB. Difficile de savoir, mais il n’est pas crédible.
  • Xavier Moreau, ancien militaire français, homme d’affaires et analyste politique. Son entreprise de communication stratégique est basée à Moscou. Il diffuse des capsules vidéo de propagande, en début juillet 2022, il affirmait déjà doctement « Pour moi la Russie a déjà gagné la guerre». Il est régulièrement publié par les pages Telegram russes. Les communiqués du ministère de la défense russe sont beaucoup plus objectifs que ses diatribes insensées.
  • Alawata : blogue animé par un ancien militaire français qui dit avoir combattu du côté des Russes dans le Donbass.

Les conséquences

Les conséquences d’une campagne de désinformation valent plusieurs divisions d’infanterie, prenons l’exemple du Mali, la France y a perdu sont influence suite à la désinformation systématique des Russes, cela a dû leur coûter quelques centaines de milliers d’euros, et ils récupèrent le Burkina Faso, la RDC, la Côte d’Ivoire. Voyons comment ils on procédé :

  • Ils créent leur réseau en se basant sur les locaux diffusant sur Facebook et Telegram
  • Les messages diffusés sont toujours les mêmes
    • Les chaines françaises de télévision ne font que raconter des mensonges
    • La France pille le Mali
    • La France et les Occidentaux ont un passé colonial épouvantable, la Russie a toujours aidé les Africains
    • La France n’a rien fait pour nous protéger des rebelles, ce sont «de gros nuls »
    • Pire, la France donne de l’argent et des armes aux rebelles.

Les russes appuient le tout par quelques vidéos fake et témoignages bidon. Une bonne partie de ces messages sont grossièrement ridicules, mais cela fonctionne très bien auprès de populations peu éduquées, naïves et crédules.

  • Chaque page Facebook ou chaque canal Telegram possède plusieurs centaines ou milliers d’abonnés, ces chiffres ne sont pas énormes, mais le nombre de pages et de canaux permet de toucher beaucoup de monde, de plus  les abonnés commentent et transmettent les désinformations à leurs amis.
  • Voici un exemple de l’application de leurs méthodes : quand les Russes ont su qu’un convoi de militaires français et maliens allait vers une ville, ils ont fait diffuser des messages par tous les canaux demandant à la population de l’arrêter en prétextant qu’il allait livrer des armes aux rebelles. Les militaires se sont retrouvés face à des milliers de jeunes les attaquant sur les routes. S’ils ripostent les mêmes canaux véhiculent qu’ils tuent des civils. Le piège est imparable, pas besoin d’avions pour détruire un convoi, quelques milliers d’euros suffisent pour remplacer une division.

La tentative de riposte française

D’après ce que les médias français en disent, la France a tenté de riposter en créant des pages Facebook sous de faux comptes, mais avec des fautes de bases qui les ont amenées à être découvertes et se faire fermer par Facebook, alors que pendant ce temps les Russes utilisent les leurs à plein régime. Il parait qu’ils auraient commis des erreurs de base : création de faux compte, images de profil empruntées à des personnalités, comme par exemple Mohammed Ali, etc.

Rappel des signaux indiquant des faux comptes Facebook :

  • La photo de profil est récupérée sur internet, vous pouvez utiliser Google image pour vérifier.
  • Le profil n’est pas cohérent avec la photo
  • Son nom, tapé sur internet ne montre rien, ou au contraire est tellement commun que l’on ne trouve rien.
  • La création est récente
  • Le nombre d’amis est peu élevé
  • Il ne répond pas ou mal aux questions d’ordre personnel : âge, localisation.

Autre point, les pages Facebook ont une portée limitée en Afrique, c’est Telegram qu’il faut utiliser.

Les solutions possibles

Il faut copier l’organisation russe qui est très efficace et même l’améliorer.

  • Créer un centre de diffusion de l’information
    • Unité de « création » de l’information et de détection des fausses vidéos et photos
    • Spécialistes par secteur géographique, politique, militaire, pour répondre aux questions des diffuseurs
    • FAQ : foire aux questions sur les évènements du moment
    • Section technique pour contrôler les infiltrations
  • Utiliser les différents médias sociaux : Facebook, Telegram, Twitter. Ce dernier est « colonisé » par des bots qui diffusent des messages, ou répondent, de manière automatisée, mais cela devrait diminuer.
  • Embaucher des personnes du pays ayant été éduqués en France, ou le contraire, afin qu’ils puissent se fondre avec la population tout en étant loyal
  • Développer un réseau de blogueurs prenant part aux discussions des pages de désinformation ennemies afin de les désorganiser, il faut pour cela la possibilité de se créer de nombreux comptes et profils afin de revenir dans la page si on se fait bannir, j’en ai fait l’expérience, et cela vient vite ! Il existe trois profils d’intervention :
    • Diffuser des vraies informations jusqu’à se faire bannir puis revenir sous un autre nom
    • Prendre un profil très extrémiste et traiter de nazis (l’insulte préférée sur les réseaux russes) ceux qui sont trop tièdes, dont l’animateur !
    • Être à 100% pro russe, mais défaitiste avec des commentaires comme « comment se fait-il que nos frères soient battus si souvent, quel est leur problème, je les ai toujours soutenus, je commence à douter en eux». Cela a le don de mettre les animateurs en furie, et ils se font souvent rappeler à l’ordre en disant : « des soldats russes lisent cela, ils vont être démoralisés, vous devez arrêter ». Bref cela met un sacré désordre sur les pages.Ne pas oublier de mettre des fautes d’orthographe non plus, la qualité du français permet d’identifier le niveau de l’interlocuteur. Certains se trahissent en passant d’un français épouvantable à un français tout d’un coup parfait, étrange.
  • Former tous les intervenants : créateurs de contenu, diffuseurs, blogueurs aux techniques de communication et aux techniques de persuasion. Il existe des réponses toutes simples qui permettent de démolir des démonstrations complexes.

En conclusion

Les Russes disposent d’une formidable machine de diffusion de leur information, le système n’est pas manichéen tel qu’on le dit souvent, il est simple et efficace. Si vous vous posez encore des questions sur l’influence de ces pages alors, sachez que l’on apporte tous les matins à Vladimir Poutine des extraits de ces pages Telegram et qu’il tient compte des commentaires. On dit aussi qu’il désire faire plaisir aux milbloggers, c’est-à-dire aux participants de blogs militaires.  Peut-être qu’un jour il lira votre commentaire !

Les occidentaux doivent s’adapter et créer leurs réseaux d’influence, les médias normaux sont en grande partie dépassés.

La solution n’est pas de bloquer ou de censurer, ce qui contribue à donner de la crédibilité à ces informations, la liberté des diffusion de l’information est la meilleure manière de les décrédibiliser. Personne ne dit totalement la vérité dans une guerre, confronter les informations permet de voir où se trouve la désinformation.

Plus la population développe ses connaissances et son esprit critique, meilleure sera la démocratie.

Jean-Pierre Mercier

Toutes nos formations en ligne.

Offre spéciale

Remplissez le formulaire pour obtenir un résumé PDF sur comment augmenter vos ventes et 10% de réduction sur une de nos formations en ligne.